Ce qui me tient à coeur

Palmyre: la musique, arme de guerre contre le terrorisme

Karel Vereycken
Fondateur d’Agora Erasmus
Directeur de publication du quinzomadaire Nouvelle Solidarité

Après des mois de combats acharnés, la ville de Palmyre, conquise par Daech en mai 2015, a été reprise le 27 mars par l’armée syrienne, avec l’appui de l’aviation russe guidée au sol par de jeunes officiers des forces spéciales. L’un d’eux, Alexandre Prokhorenko, se sachant condamné car encerclé par les soldats de Daesh, et refusant de se rendre, dans un acte d’héroïsme peu commun, a indiqué sa propre position à l’aviation russe pour qu’elle vienne le bombarder…

Une ville ravagée

La cité antique de Palmyre, classée au Patrimoine mondial de l’humanité, a subi des dommages irréversibles sous l’emprise des extrémistes pseudo-islamistes : ils ont détruit à l’explosif des monuments antiques tels que l’illustre temple de Bêl ou celui de Baalshamin, ainsi que l’arc de triomphe et le musée, tout en vendant au marché noir les antiquités pillées sur place.

Lors d’une macabre mise en scène, Khaled Asaad, l’un des fondateurs de l’archéologie syrienne et chef du département des antiquités de Palmyre, après avoir été torturé, a été décapité pour avoir refusé d’indiquer où se trouvaient les trésors de la ville. Sa dépouille a ensuite été accrochée à un mât, devant un des bâtiments à la restauration desquels il avait consacré l’essentiel de sa vie. Afin de dissuader les mécréants d’admirer ces vestiges, les images de la destruction de ces édifices figurent dans les films de propagande de Daech.

Une fois la ville libérée, les démineurs russes, aidés de jeunes Syriens, ont travaillé sans relâche pour désamorcer près de 3000 engins explosifs disséminés sur les routes, dans les immeubles d’habitation et les monuments historiques.

Laver la ville de la laideur

Pour laver la ville de la laideur de cette barbarie, la Syrie et la Russie ont eu le génie et la grandeur d’âme d’y faire venir de Saint-Pétersbourg le célèbre chef d’orchestre russe Valeri Guerguiev, pour organiser le 5 mai, dans l’amphithéâtre en ruines, un concert intitulé « Prière pour Palmyre, la musique redonne vie aux murs anciens ».

Après une brève allocution du Président russe Vladimir Poutine, remerciant les soldats mais surtout les musiciens et appelant toutes les forces de la planète à s’unir dans le combat contre le terrorisme, l’Orchestre symphonique du théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg a joué devant 400 habitants de la région, auxquels s’étaient mêlés soldats syriens et russes.

Une quarantaine de musiciens de renommée internationale avaient fait le déplacement, au péril de leur vie. Également dans l’auditoire, parmi de nombreux dignitaires, une délégation de l’UNESCO, le fils de Khaled Asaad ainsi que le ministre russe de la Culture. « Nous pensons que Palmyre aurait pu être sauvée », explique Mikhail Piotrovsky, le directeur du musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, qui s’engage à financer une partie de la reconstruction. « Voyez sa situation géographique : l’avance des Américains et des alliés était telle que beaucoup d’objets d’art auraient pu être déplacés. Ceux qui approchaient de Palmyre auraient pu être bombardés facilement. Mais ils ne l’ont pas été. Et nos hommes n’y étaient pas encore. »

Quoi de plus émouvant que la vidéo diffusée sur le site de RT, mêlant images de cet orchestre installé au cœur de l’amphithéâtre antique, entouré de 400 spectateurs, dont des soldats, et vues aériennes de ce site historique, le tout aux sons poignants d’une Chaconne de Jean-Sébastien Bach interprétée par un violoniste russe, suivie de la Première symphonie de Sergueï Prokofiev.

Agacement occidentale

Du côté de Londres et Washington, la frustration de voir une fois de plus Poutine emporter la manche a fait rager. D’emblée, pour la presse occidentale, tout cela n’était qu’arrogance russe et pour le ministre britannique des Affaires étrangères, Philippe Hammond, l’évènement n’était qu’une « tentative de mauvais goût de détourner l’attention des souffrances continues de millions de Syriens ». Londres, sans la moindre preuve, accuse le régime syrien d’être responsable de frappes aériennes contre un camp de déplacés, ayant tué au moins 28 civils. « Cela montre que le régime est capable de toutes les bassesses. Il est temps pour ceux qui ont de l’influence sur Assad de dire que ça suffit », a renchéri M. Hammond, en référence à la Russie. Un correspondant de presse britannique a même comparé Poutine à « un Néron jouant de la lyre dans Rome en flammes… ».

Pour Le Figaro, le président russe ne faisait que « mettre en musique sa puissance militaire » et ne cherchait qu’à « asseoir son autorité morale dans le dossier syrien », alors que le nom d’un des musiciens est mentionné dans les Panama Papers !

Ce concert démontre une fois de plus que la musique classique n’est pas un luxe réservée à une élite. Il restera dans l’histoire comme le symbole d’une victoire de la civilisation contre la barbarie.

Ce qui me tient à coeur

Lorsque le taïkonaute désigne la Lune, l’Occident regarde le doigt

Karel Vereycken

Fondateur d’Agora Erasmus

Directeur de publication de Nouvelle Solidarité

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La taïkonaute chinoise Liu Yang, première femme chinoise dans l’espace.
Crédit : Reuters

Nucléaire civil, spatial, TGV, les progrès constants de la Chine font grincer des dents dans les capitales occidentales. Certains défendent la suprématie de l’Occident coûte que coûte ; d’autres, plus raisonnables, expriment leur amertume.

Plus honnête, un ancien responsable d’une grande industrie française confiait : « Ce qui m’inquiète, ce n’est pas ce que fait la Chine, c’est ce que nous ne faisons pas ! »

Pour la Chine, l’exploration spatiale n’est pas une passion nouvelle. Ce serait oublier qu’après la Russie en 1961, suivie par les États-Unis en 1962, la Chine fut en 2003 le troisième pays du monde à envoyer un homme dans l’espace avec une fusée de sa propre fabrication.

Au-delà du prestige que cela lui confère, Beijing a bien compris qu’investir dans les technologies d’avenir est une formidable locomotive pour sa croissance et la qualification d’une main d’œuvre optimiste et bien rémunérée, sans cesse incitée à progresser et à atteindre l’excellence dans tous les domaines de pointe.

Objectif Lune

Dans le domaine spatial, la Chine continue à accélérer ses programmes. Aussi bien pour la Lune que pour Mars, l’envoi d’hommes se prépare avec des missions robotiques envoyées en éclaireurs.

Déjà, en 2013, la Chine avait débarqué sur la surface lunaire un véhicule téléguidé baptisé « Lapin de jade », avant de réussir l’année suivante son premier retour d’une sonde spatiale envoyée autour de la Lune.

Le 15 janvier 2016, Liu Jizhong, le chef de la mission d’exploration lunaire, a fièrement annoncé qu’en 2018, « l’alunisseur et la sonde Chang’e-4 effectueront un alunissage en douceur sur la face cachée de la lune », une première mondiale. Le site est idéal pour observer l’univers et pourrait se révéler un précieux réservoir de ressources utiles à l’homme, notamment l’hélium3, un isotope quasiment absent sur Terre et qui, un jour, sera un des combustibles des réacteurs à fusion thermonucléaire.

Fin avril, le vice-commandant du programme pour les missions habitées, le général Zhang Yulin, a précisé que la Chine a l’intention d’envoyer, d’ici quinze à vingt ans, un homme sur la Lune.

Panique

Tout cela a de quoi semer la panique à Londres et Washington. Newsweek titre cette semaine sur la menace d’un possible « Pearl Harbor de l’espace », et le 2 mars, dans un rapport au Congrès américain, les experts de l’Institut sur les conflits mondiaux et la coopération, de l’université de Californie, affirmaient que le développement rapide des technologies spatiales chinoises a le potentiel d’annihiler les capacités militaires des États-Unis en détruisant leurs satellites.

En Europe, on craint une nouvelle course vers l’espace entre superpuissances, qui remettrait en cause le « traité de l’espace » de 1962, engagement commun en faveur d’une coopération au service de tous.

Pour éviter que la Chine, exclue de la station spatiale internationale (ISS), n’engloutisse des milliards dans sa propre station spatiale, le patron de l’ESA milite pour que, une fois obsolète, la station spatiale internationale soit remplacée par un « village lunaire » (Moon Village) où Américains, Russes, Chinois et d’autres, pourraient coopérer plus étroitement.

Notons aussi que le patron de la NASA, Charles Bolden, a déclaré que l’agence considérait la Chine comme « un partenaire potentiel » et non comme une menace. Ouf, on respire…

D’autant qu’en 2011, le Congrès américain a voté une loi interdisant à la NASA d’accueillir des visiteurs chinois sur ses sites ou de collaborer avec des chercheurs liés à des entités chinoises publiques ou privées.

Pourtant, le 24 avril, à l’occasion de sa première Journée de l’espace, la Chine a réitéré sa volonté de coopérer avec tout le monde dans le domaine spatial. « La Chine n’exclut de coopérer avec personne, États-Unis inclus », a souligné Yang Liwei, le premier taïkonaute chinois.

C’est donc le moment de saisir la main tendue par la Chine pour repartir de l’avant !

Ce qui me tient à coeur

Mars, le lac Tchad et la bactérie

Karel Vereycken

Fondateur d’Agora Erasmus

Directeur de publication du quinzomadaire Nouvelle Solidarité

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L’idée est venue lorsqu’en août 1987, quelques micro-algues réussissent à faire leurs preuves lors d’un voyage à bord d’une sonde spatiale chinoise.
Crédit : ESA

Pour les formalistes, le paradoxe doit sembler de taille : « quel lien peut réunir l’exploration de Mars, un centre de recherche sur le nucléaire en Belgique, le lac Tchad et les problèmes alimentaires frappant l’Afrique ? ».

Pourtant, la réponse est d’une simplicité éclatante : il s’agit de la cyanobactérie de type Arthrospira, connue sous le nom de « spiruline » ! Pour vous permettre de comprendre, reprenons un par un les points abordés.

Espace

Parmi les nombreux défis à surmonter pour pouvoir envoyer un homme dans l’espace, ceux de son alimentation et de ses déchets. Il faut savoir que pour survivre, chaque humain a besoin, en moyenne, d’1 kg de nourriture par jour auquel il faut rajouter 1 kg d’oxygène et 3 kg d’eau (sans compter les eaux d’hygiène et de lavage).

Ainsi, pour des missions de longues durées dans le désert, dans l’espace ou sur le pôle nord, c’est donc des tonnes de consommables qu’il s’agit. D’où l’idée des grandes agences spatiales d’inventer des systèmes capables de les produire et de les recycler lors du trajet ou en vase clos dans des environnements « hostiles ».

La bactérie

Parmi les projets en cours, le projet MELISSA (Micro-Ecological Life Support System Alternative), lancé en 1989 par l’Agence spatiale européenne (ESA). Scrutant les merveilles de la création, les chercheurs ont eu l’idée d’utiliser un ensemble de bactéries et de plantes afin de récupérer le dioxyde de carbone et les déchets de l’équipage pour en faire de l’air respirable et de la nourriture.

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Pour réaliser le projet MELISSA, l’ESA travaille avec de nombreux centres de recherche sur le continent. Parmi eux, le centre de recherche nucléaire de Mol (SCK-CEN), à 50 km d’Anvers en Belgique, travaille depuis plusieurs années sur la culture, en conditions extrêmes, de la spiruline, une cyanobactérie (un embranchement de bactéries autrefois appelée « algue bleu-vert ») pressentie pour être utilisée essentiellement comme nourriture et comme génératrice de di-oxygène , consommés par les astronautes lors des missions à longue durée nécessitant une certaine autonomie.

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Récolte de spiruline au Tchad.

La spiruline n’est donc pas vraiment une plante mais une forme de vie bactérienne, pour la facilité baptisée « micro-algue ». Cependant, sans être une plante, elle est capable de photo-synthèse, la chlorophylle étant un de ses nombreux pigments.

La spiruline existe depuis 3,5 milliards d’années mais ce n’est que dans les années 60 qu’un botaniste belge, Jean Léonard, l’a redécouverte. Il ne comprenait pas pourquoi une tribu du lac Tchad était mieux portante que d’autres et a découvert que ses membres mangeaient de la spiruline, qui pousse spontanément dans les eaux du lac. A l’autre bout du monde, un des soldats du général espagnol Cortez en décrit, au XVIe siècle, la consommation chez les Amérindiens.

L’Afrique

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Pleine de vertus pour la santé (protéines, vitamines, fer, béta-carotène, oligo-éléments, etc.) la spiruline est présentée comme l’aliment le plus riche, après le lait maternel. Paradoxalement, ce sont les lacs salés du Tchad qui fournissent chaque année 400 tonnes de ce super aliment qui prévient la malnutrition infantile.

C’est pour cela que l’ONG Antenna Technologies France œuvre à la création de fermes de spiruline pour lutter contre la malnutrition des enfants en Afrique. « Nous, ce qu’on voudrait, c’est que les gouvernements locaux s’intéressent un peu plus à la spiruline qui, en plus d’être un excellent nutriment, permet également de créer des emplois et de créer des activités. Au Togo, ils font des jus ananas-spiruline. Ça peut être introduit dans des laitages, dans une alimentation quotidienne et régulière en fait », avance Diane de Jouvencel, déléguée générale de l’ONG.

Les avantages de la spiruline

Source : ATF.

  • Efficace : 1 à 3 grammes de spiruline par jour pendant 4 à 6 semaines suffisent à rétablir un enfant malnutri.
  • Solution locale et durable : le complément alimentaire est produit et distribué localement. • Solution autonome : les fermes de spiruline, une fois autonome, crée des revenus pour la population locale.
  • Production simple et maîtrisée.
  • Un rendement élevé (entre 5 et 6 grammes de produit sec par jour et par m²).
  • Rapportée à la quantité de protéine produite, la spiruline requiert très peu d’espace (15 fois moins que la canne à sucre, 20 fois moins que le soja et 250 fois moins que le riz).
  • La culture de la spiruline requiert très peu d’eau (3 ou 4 fois moins que le soja, 5 fois moins que le maïs et 40 fois moins que le bœuf).
  • Avec une formation adéquate et le renforcement des capacités, la production décentralisée, la transformation et la distribution de la spiruline peut être organisé comme une petite entreprise pour les femmes.
  • Conservation et distribution faciles.

La Chine, qui fournit 50 % des 5 000 tonnes de spiruline sèche produites dans le monde en 2013, l’a déclarée aliment d’intérêt national et, ce malgré l’absence d’étude clinique officielle. Et les victoires obtenues par les ONG dans la lutte contre la malnutrition des enfants des pays pauvres, ont convaincu l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) de recommander sa production et son utilisation.

Pour le Pr Hamid Aït Abderram, directeur adjoint du SCK-CEN de Mol en Belgique, il est apparu que favoriser la culture de la spiruline en Afrique représente un intérêt universel. Membre de l’association « Entrepreneurs pour entrepreneurs », son centre participe au projet « Inspiration ». Il s’agit d’équiper une cinquantaine de familles du Congo avec des petites unités de production de spiruline. Les chercheurs du centre accompagneront pendant trois ans les producteurs et suivront l’impact sur la santé des consommateurs. A la fin, les installations reviendront entièrement aux mains des populations locales.

L’harmonie de l’univers

Cette belle histoire ne devrait pas nous étonner. Après tout l’univers n’obéit-elle pas à une harmonie étonnante qui nous réserve plein de surprises ? Car loin du pessimisme et de la pensée pragmatique qui font tant de ravages, il ne s’agissait pas de devoir choisir cruellement entre d’un coté « nourrir les gens sur Terre », et de l’autre « aller dans l’espace ».

Car développer les cultures de spiruline, c’est donner les moyens aux populations africaines de faire reculer la sous-alimentation qui frappe des millions d’enfants. Et pour les chercheurs de l’ESA, c’est essentiel pour préparer l’avenir de l’homme dans l’espace.

Cette bonne volonté doit amorcer un changement de cap bien plus vaste que les pays des BRICS tentent d’incarner. Car c’est uniquement en nous libérant de l’occupation financière que nous pourrions dégager les ressources pour investir aussi bien dans l’aventure spatiale que dans le décollage de l’Afrique.

Avec ce que nous venons de voir, le projet Transaqua, c’est-à-dire la remise en eau du lac Tchad que Jacques Cheminade et Solidarité & Progrès défendent depuis des décennies, prend ici toute sa pertinence.

Il faut croire que, vu de l’espace, c’est-à-dire vu d’en haut, les contradictions des paradoxes apparents peuvent se résoudre au plus grand bénéfice de tous. Pour qu’ils apprennent cette leçon, il faut peut-être y envoyer nos dirigeants…

Connaitre son adversaire

TTIP/TAFTA, CETA : Il est temps d’en finir

Karel Vereycken

Fondateur d’Agora Erasmus

Directeur de publication du quinzomadaire Nouvelle Solidarité

Obama aimerait bien, avant de laisser sa place à son successeur, imposer un accord ou pré-accord substantiel sur l’accord dit de libre-échange entre les États-Unis et l’UE baptisé TTIP (Transatlantic Trade and Investment Partnership), également connu sous le nom TAFTA.

Historiquement, le libre échange a toujours été une escroquerie. L’histoire de Venise et de l’Empire britannique démontrent de façon incontestable que le mot n’est qu’un terme trompeur derrière lequel se cache une volonté de colonisation politique qu’imposent les puissants à leurs victimes. Aux derniers, les puissants font croire qu’ils y gagneront en emplois alors que tous les chiffres démontrent exactement le contraire.

Après l’échec de l’OMC, c’est par des accords bilatéraux que les libre-échangistes tentent de reprendre la main. La seule chose qui change, c’est qu’au lieu d’abaisser des tarifs douaniers, ce qui est sur la table avec le TTIP, c’est l’harmonisation des normes. Et puisque les normes engagent des secrets professionnels, les négociateurs ont obtenu l’opacité absolue sur le contenu des discussions.

C’est d’ailleurs pour cela que nos gouvernements « démocratiquement élus » ont donné mandat à la Commission européenne de négocier avec les États-Unis dans le secret le plus absolu… Certes, les textes des négociations en cours sont accessibles au happy few. Pour les consulter, ils doivent se rendre dans un bâtiment de haute sécurité à Bruxelles. Sur place, et nulle part ailleurs, sous la surveillance des gardiens, ils ont le droit de survoler les textes mais sans prendre la moindre note. Assez semblable aux procédures imposées aux membres du Congrès américain souhaitant lire « les 28 pages » sur les attentats du 11 septembre…

C’est à cause de tout cela et plus encore que Jacques Cheminade et S&P se sont dès le début opposés au TTIP. Ainsi, nous ne pouvons que nous réjouir aujourd’hui que le gouvernement français, peu importe ses raisons, affirme vouloir (enfin) s’y opposer, en espérant qu’il ne s’agit pas là d’une énième posture de négociation…

De part et d’autre de l’Atlantique, l’hostilité de l’opinion publique est très majoritaire : à peine 15 % des Américains et 17 % des Allemands pensent que c’est « une bonne chose », selon un sondage de la Fondation Bertelsmann. Et grâce à d’innombrables mobilisations citoyennes, des milliers de villes et de communes européennes se sont déjà déclarées symboliquement « hors TAFTA ».

Du CETA au TTIP

Ce qui avait donné espoir à Obama, ce fut la signature malheureuse d’un traité tout aussi néfaste entre l’UE et le Canada, le CETA (Comprehensive Economic and Trade Agreement), conclu en septembre 2014 à Ottawa entre le premier ministre canadien Stephen Harper et le président de la Commission européenne José Manuel Barroso, et test grandeur nature du TTIP.

Si tout semblait aller pour le meilleur des traités possibles, lorsque les gouvernements ont fini d’en découvrir le contenu, le traité CETA a rapidement provoqué un tollé, en particulier le chapitre sur le mécanisme dit Investor-State Dispute Settlement (ISDS), qui prévoit un règlement des différends entre les entreprises et les États par l’instauration de tribunaux d’arbitrages privés.

Ce mécanisme incarnait autant un changement de paradigme qu’Uber incarne l’inversion des normes dans le domaine du droit du travail. Car, le mécanisme ISDS n’ambitionne plus de protéger les citoyens d’États souverains, mais vise à protéger « d’abus de droit perpétrés par les Etats » les investisseurs internationaux là où ils s’installent…

Par exemple, si un pays interdit le tabac, les cigarettiers étrangers qui ont investi dans le pays en question, pourront poursuivre ce dernier pour avoir porté tort à leurs investissements et réclamer des indemnisations. Et si une commune française attribue une subvention à une entreprise X pour venir s’installer sur son territoire, ses concurrents Y, Z, etc. pourront poursuivre la collectivité en question pour atteinte au sacro-saint principe de la concurrence « libre et non-faussée ».

La bonne nouvelle, c’est que depuis l’accord initial sur le CETA, plusieurs gouvernements, dont la France et l’Allemagne, ont obtenu une révision de ce chapitre, menaçant de ne pas ratifier le CETA et d’empêcher son entrée en vigueur.

Le compromis trouvé est une usine à gaz effroyable, un nouveau système quasi-public baptisé ICS, pour « Investment Court System », supposé plus transparent et plus stable mais dont le seul but est de faire oublier les très controversés tribunaux d’arbitrage privés ISDS. L’UE et le Canada tardent à spécifier les modalités de la nouvelle approche et aucune date pour sa mise en fonction n’existe. Dur, dur, dans ce cas, de servir de « modèle » au TTIP d’Obama !

Adieu AOC !

L’autre sujet où un désaccord majeur empêche tout accord sur le TTIP, d’après les documents révélés par Le Monde dimanche 1er mai, la non-reconnaissance outre-Atlantique des appellations d’origine contrôlée (AOC) françaises ou leur équivalent européen (AOP, « P » pour « protégée »).

En France, le code de la propriété industrielle est sans ambiguïté en la matière : un nom de produit (par exemple le champagne, le roquefort, etc.) « ne peut être adopté comme marque […] s’il existe un risque de confusion avec une appellation d’origine protégée ». Aux États-Unis, seule une marque déposée par une entreprise ou un acteur privé peut être reconnue ou protégée. Ainsi, du « jambon de Parme », pourtant protégé en Europe, ne peut être vendu en Amérique du Nord sous le nom de « jambon original » car « jambon de Parme » est déposée par une entreprise… canadienne.

Là aussi, tout « compromis » serait un désastre, en particulier pour l’agriculture française pour qui la montée en gamme vers des origines protégées est une porte de sortie de crise.

Or, alors qu’en Europe, on recense 1510 origines protégées, rien que l’accord CETA n’en accepte que 173 (dont 42 AOP françaises) ! C’est seulement pour quelques produits, comme la féta grecque ou la Nürnberger Bratwürste (saucisse de Nuremberg, en Allemagne), que le Canada s’engage à respecter un étiquetage clair pour distinguer ses produits de ceux importés d’Europe.

Arme de guerre

En vérité, comme le suggère implicitement Jean-Pierre Robin dans Le Figaro du 26 avril, tous ces traités n’avouent pas le véritable but qu’ils recherchent : celui de la domination géopolitique de cartels financiers d’un monde transatlantique en déclin sur celui des émergents, c’est-à-dire surtout la Chine, l’Inde et la Russie.

Jean-Pierre Robin :

Nous voilà revenus aux premières heures de la guerre froide, en 1949, quand l’Europe et l’Amérique du Nord négociaient l’Otan (Organisation du traité de l’Atlantique Nord). Sauf que cette fois il ne s’agit pas d’affaires militaires mais de relations commerciales entre les États-Unis et l’UE (…) Lorsque deux partenaires négocient un contrat, c’est moins pour l’intérêt réciproque qu’ils se manifestent que vis-à-vis des autres. Erga omnes, disent les juristes. En l’occurrence, le TTIP vaudrait avant tout comme un instrument commercial offensif vis-à-vis des autres nations, notamment la Chine, mais pas seulement. C’est l’argument majeur que Barack Obama est venu développer mezza voce à Hanovre (…) L’UE et les États-Unis constituent à eux deux 45 % de la richesse mondiale et du commerce international. Or l’objectif prioritaire du TTIP n’est pas d’abaisser les droits de douane, qui l’ont déjà été substantiellement, que de créer des normes techniques communes. (…) À partir du moment où les deux puissances économiques les plus avancées de la planète se mettent d’accord pour harmoniser leurs normes, en matière de santé et d’environnement entre autres, il y a alors de fortes chances pour que celles-ci s’imposent de facto au reste du monde.

La France ?

Le 14 avril, lors de son émission spéciale de France2, le président français s’est montré réservé en disant que « La France peut toujours dire non ».

Et au lendemain de la divulgation de documents révélant l’avancée des discussions sur le TTIP, Hollande a précisé, mardi 3 mai, que « la France, à ce stade » des négociations disait « non », car « nous ne sommes pas pour le libre-échange sans règle ». Et il a ajouté : « Jamais nous n’accepterons la mise en cause des principes essentiels pour notre agriculture, notre culture, pour la réciprocité pour l’accès aux marchés publics. »

Engagement réel, manœuvre électorale ou posture de négociation ? Comme après le discours du Bourget, nous le jugerons sur les actes.

Ce qui me tient à coeur

La Chine construira 20 centrales nucléaires flottantes

Karel Vereycken
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La Chine envisage de construire une vingtaine de mini-centrales nucléaires flottantes d’ici 2030, rapporte le journal Global Times du 22 avril. Deux têtes de série doivent voir le jour d’ici 2020. La construction de ces centrales s’inscrit dans le cadre de la volonté chinoise de doubler d’ici 2020 la capacité de son parc nucléaire. Actuellement dotée de 30 réacteurs, pour une puissance totale de 28,3 MW, la Chine vise les 58 GW d’ici 2020.

Depuis longtemps, nous avons souligné les avantages multiples de cette « révolution silencieuse ». Ces navires équipés de petits réacteurs sont conçus pour alimenter en électricité les plateformes de forage gazières et pétrolières, mais aussi des îles et zones côtières, en fournissant, par exemple, l’énergie nécessaire à des opérations de désalinisation de l’eau.

Selon le XIIIe plan quinquennal, deux projets concurrents de centrales nucléaires flottantes seront développés d’ici 2020 :

  • Le réacteur ACPR 50S porté par CGN (China General Nuclear). Embarqué à bord d’un navire, il aurait une puissance de 200 MW. CGN veut terminer sa construction d’ici quatre ans ;
  • Le réacteur ACP 100S de CNNC (China National Nuclear Corporation) d’une puissance de 450 MW et également embarqué à l’intérieur d’un navire, devrait quant à lui être opérationnel pour 2019.

Par ailleurs, le groupe CNNC a fait savoir qu’il envisage la construction d’ici 2030 de 30 centrales nucléaires classiques à l’étranger dans le cadre de la mise en œuvre du projet « Ceinture économique de la Route de la Soie ».

CNNC détient tous les droits de propriété intellectuelle sur les technologies nécessaires pour la construction de centrales flottantes. Début mars, le président du groupe, Sun Qin, a annoncé que la construction d’une première centrale nucléaire flottante sera lancée avant la fin de l’année 2016. Toujours selon lui, l’installation sera mise en service en 2019.

Son groupe, avec la CGN, travaillent de pair avec la société de construction navale CSIC (China Ship building Industry Corp) pour construire les plateformes flottantes. À cet effet, la CSIC a créé en 2014 un Centre national de recherche, baptisé « Institut 719 », pour concentrer les compétences technologiques dans ce domaine.

La première centrale nucléaire flottante chinoise serait envoyée en mer de Chine méridionale. La mise en place d’une installation de ce genre nécessite environ 3 milliards de yuans (461 millions de dollars). D’après Channel News Asia, elle permettra d’apporter de l’électricité aux îles artificielles, créés de toute pièce dans les zones reculées des Spratly et des Paracelse, une nouvelle façon pour la Chine d’y consolider sa souveraineté.

Russie, États-Unis, France

Comme le savent fort bien les lecteurs de notre site, il ne s’agit pas du premier projet de centrale nucléaire flottante.

La Russie est déjà engagée dans la construction du navire Akademic Lomonosov qui sera équipé de deux réacteurs KLT-40 et pourra ainsi fournir jusqu’à 70 MW d’électricité et 300 MW de chaleur, soit une puissance suffisante pour répondre aux besoins d’une ville d’environ 200 000 habitants. En plus, par ses capacités de dessalement, il peut également fournir 240 000 mètres cubes d’eau douce par jour.

Pour différentes raisons, le projet a pris du retard. D’après l’agence de presse russe RIA Novosti, une deuxième centrale flottante russe sera construite d’ici 2030.

Enfin, ces centrales nucléaires embarquées dans des bateaux sont à bien différencier des unités nucléaires sur plateforme flottante développées par une équipe de chercheurs du MIT aux États-Unis, placées au large de la même manière qu’une plateforme pétrolière, mais non pas sur un navire mobile.

Comme nous l’avons rapporté à l’époque, en France, un pays doté de sous-marins nucléaires et donc doté de toutes les technologies nécessaires pour ce type de projet, la DCNS et EDF ont proposé en 2011 le projet FlexBlue, une mini-centrale nucléaire posée au niveau des fonds marins.

Bien qu’il n’existe aucun obstacle technique ou de sûreté nucléaire, pour des raisons politico-financières le projet tarde à être mis en chantier alors qu’au niveau mondial, le marché potentiel est estimé à 200 réacteurs avec une quinzaine de pays ayant montré leur intérêt pour ce type de centrales. A part la Russie et la Chine, il s’agit de l’Indonésie, de la Malaisie, de l’Algérie, de la Namibie et de l’Argentine.

 

Ce qui me tient à coeur

Prague, porte d’entrée européenne pour la Nouvelle route de la soie

Par Karel Vereycken
Fondateur Agora Erasmus
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Rencontre historique du président chinois Xi Jinping et du président tchèque Milos Zeman à Prague.

Un pas décisif vers l’intégration de l’Europe dans les projets d’infrastructure à grande échelle souhaités par la Chine a été franchi lors de la visite historique du président chinois Xi Jinping à Prague. Avec le président tchèque Milos Zeman, ils ont signé le 29 mars un accord de partenariat stratégique, établissant le rôle de la République tchèque de « point d’entrée » du programme chinois « Une ceinture, une route » vers les pays d’Europe de l’Est et centrale, et vers le reste de l’UE.

Alors que les gouvernements tchèques précédents ont critiqué la politique de la Chine au Tibet, Milos Zeman a préféré mettre la question de côté et se concentrer sur la coopération économique avec Beijing. Les prises de position de Zeman ont souvent agacé Bruxelles, notamment son soutien à l’union de la Crimée avec la Russie, et ses appels à la levée des sanctions contre la Russie.

Le président tchèque a accueilli Xi en plaisantant qu’il n’avait ni « carrosse doré » (comme à Londres) ni « Maison Blanche » pour impressionner ses invités, mais que Prague porte depuis des siècles le sobriquet de « cité dorée », et de remarquer que sa cathédrale a 400 ans de plus que la Maison Blanche.

Dans un entretien sur la chaîne CCTV, Zeman a noté que le gouvernement précédent avait cédé trop facilement « aux pressions exercées par les États-Unis et l’UE ». Mais nous sommes « à nouveau un pays indépendant et nous déterminons notre propre politique étrangère en fonction de nos intérêts nationaux », y compris par rapport à la Chine.

Promouvoir le développement mutuel

Le président chinois, qui effectuait sa première visite en République tchèque, et même en Europe centrale et de l’Est, a fait état de la volonté de son gouvernement de « promouvoir le développement mutuel », par exemple dans les domaines de l’énergie nucléaire et de l’infrastructure, associé à son projet eurasiatique de Nouvelle route de la soie visant à relier la Chine à l’Europe, intitulé « Une ceinture, une route », sur lequel la Chine travaille depuis des années.

Près d’une trentaine d’accords ont été signés. La société China CEFC Energy Company et la Hengfeng Bank Company vont créer un fonds de 1,1 milliard d’euros pour l’investir dans des sociétés industrielles en République tchèque. Un autre accord prévoit la coopération dans le nucléaire civil, l’aviation, l’agriculture, la santé, etc. Le constructeur automobile Skoda Auto (filiale du groupe VW) s’est engagé à investir 2,5 milliards de dollars en Chine sur les cinq ans à venir, tandis que des investisseurs chinois doivent investir 3,95 milliards de dollars rien qu’en 2016 en République tchèque.

Le grand canal

Un accord a été signé entre la Sino Hydro et DOE Europe SE pour lancer la construction du canal Danube-Oder-Elbe (DOE), un grand projet jusqu’ici systématiquement saboté par le WWF.

Le président Zeman y est favorable depuis longtemps et sa réalisation est au cœur de son mandat. « Le projet s’accorde parfaitement au programme chinois « Une Ceinture, une Route », et pourrait s’y connecter », a déclaré Voytech Filip, le vice-président du Parlement tchèque. Ce dernier, avant l’arrivée du Président Xi, a fait savoir que les deux pays investiraient chacun environ un milliard d’euros dans la première phase du projet.

Ce projet, d’un coût estimé à 9 milliards d’euro, donnerait à la République tchèque un accès direct aux mers du Nord et Baltique, et au Danube vers le sud. L’Europe se doterait ainsi d’une artère navigable nord-sud vitale, valorisant le port roumain de Constanta, le port allemand de Hambourg et le port polonais de Szczecin. Ce canal désenclaverait plusieurs pays d’Europe centrale n’ayant pas accès à la mer et renforcera les relations commerciales directes entre l’Europe centrale et l’Asie, sans passer par l’Europe occidentale.

Le canal Danube-Oder-Elbe (DOE)

Le canal Danube-Oder-Elbe est un canal de jonction en forme de Y imaginé il ya plusieurs des siècles. Il s’agit de relier l’Elbe, un des plus grands fleuves du monde qui prend sa source au cœur des Géants en République tchèque et qui va se jeter à Hambourg dans la mer du Nord, et l’Oder, fleuve qui traverse toute la Pologne avant de se jeter dans la mer Baltique, à la Morava, la rivière qui donne son nom à la région de la Moravie et qui est un affluent du Danube. Ce dernier est déjà le plus grand axe fluvial européen reliant la mer Noire au Rhin via le Main.

Dans le contexte de l’élargissement de l’Union européenne (UE) et de l’élaboration d’une politique commune des transports, l’idée du canal a vite refait surface. Le projet a d’abord été intégré dans le processus TINA (Transport Infrastructure Needs Assessment) d’évaluation des besoins. Puis il a été inclus en 1996 à l’Accord européen sur les grandes voies navigables d’importance internationale (AGN).

Il a ensuite été inséré dans le Réseau de transport transeuropéen (RTE-T) qui, à partir de 2003, a commencé à être élargi aux nouveaux États membres de l’UE dans une logique de promotion du transport fluvial comme alternative au transport routier. Dans cette perspective, le tronçon Danube-Oder-Elbe est apparu comme la « liaison manquante » d’un projet de réseau fluvial transeuropéen.

Sans être mis au rang des projets prioritaires, il a ainsi été mentionné dans le traité d’adhésion de la République tchèque à l’UE entré en vigueur en mai 2004.

Données techniques

Le nouveau canal doit faire 500 km, dont 370 situés en territoire tchèque. Le tracé en est arrêté pour sa partie tchèque (il existe en revanche plusieurs variantes pour le tronçon autrichien), où il est déjà intégré aux plans d’urbanisme locaux. Les communes ont donc interdiction d’utiliser les terrains concernés pour d’autres usages. Le canal devrait prendre la forme d’un Y ayant en son centre la ville de Prerov, près d’Olomouc.

Il se découpe en trois parties :

  • la branche danubienne entre Vienne et Prerov, utilisant le cours de la Morava ;
  • la branche de l’Oder qui utiliserait en partie la vallée du fleuve et permettrait de relier Prerov à Ostrava ;
  • enfin la branche de l’Elbe, entre Prerov et Pardubice, où il faudrait construire un canal artificiel de 150 km de long – il s’agit du tronçon le plus complexe, donc le plus onéreux.

Le canal est prévu pour accueillir des unités fluviales de 1 500 tonnes et des convois de 185 m de long et de 11,4 m de large, tout en assurant un tirant d’eau de 2,8 m. Même si des tronçons du canal ont déjà été construits, d’autres ouvrages hydrauliques sont nécessaires : il faut d’abord rendre l’Elbe navigable sur toute sa longueur et sur toute l’année, de même que les rivières Morava et Becva pour relier le Danube à l’Oder. Ce n’est qu’alors que le canal entre Prerov et Pardubice permettra de relier les trois fleuves.

Selon une étude réalisée en 2007 par le ministère du Développement régional, le coût du projet est estimé à 9 milliards d’euros, ce qui n’est pas exorbitant comparé à d’autres ouvrages de même ampleur, comme le canal Seine-Nord Europe, d’une longueur de 100 km et dont le montant est évalué à 4,5 milliards d’euros. Au niveau européen, le rapport précité de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe prévoit un retour sur investissement de 7,5 % environ, grâce aux droits de passage auxquels seraient soumis les utilisateurs.

Ce qui me tient à coeur

L’Iran va construire « son canal de Suez »

Karel Vereycken

Fondateur d’Agora Erasmus

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Carte du grand projet russe visant à relier par voie fluviale l’Arctique avec le golfe Persique, en passant par la mer Caspienne et l’Iran.

D’après des échos dans la presse, l’une des initiatives les plus ambitieuses, que Téhéran envisage de lancer, prévoit le creusement d’un canal d’environ 1500 km traversant l’Iran du nord au sud permettant de relier la mer Caspienne au golfe Persique.

En réalité, il ne s’agit là que d’un tronçon d’un méga-projet conçu au XIXe siècle par des ingénieurs russes (voir carte ci-dessus). Ces derniers envisageaient alors, afin de contourner aussi bien la Turquie que le canal de Suez, à l’époque sous la mainmise de l’Empire britannique, la construction d’un canal navigable reliant l’Arctique avec le golfe Persique.

Le projet russe est sorti des cartons en 2008, lorsqu’il a été présenté aux journalistes au Tachkent (Ouzbékistan). Les planificateurs du projet prévoient un canal de presque 5 000 km de long et de 15 mètres de profondeur d’un coût total de construction de 150 milliards de dollars mais dont le revenu annuel représenterait entre 10 et 15 milliards de dollars. En clair, en dix ans, le prix de construction serait amorti, ce qui est, pour ce type de projet dont la rentabilité se démontre sur 50 à 100 ans, d’une rapidité étonnante.

Ce grand projet permettrait d’optimiser le trafic entre la région de l’Oural, l’Asie centrale et le golfe Persique et de mettre en relation la route maritime du Nord (péninsule de Yamal en Sibérie) avec le golfe Persique (Bandar-Abbas) via la mer Caspienne. Une liaison entre cette dernière et la mer Noire est également envisagée.

Si l’Iran met aujourd’hui le projet sur la table, c’est également parce que son allié, la Russie, est en froid avec la Turquie. Rien qu’une liaison fluviale de la mer Caspienne au golfe Persique permettrait à la Russie et d’autres pays de l’Asie centrale de contourner aussi bien le canal de Suez que les détroits turcs du Bosphore et des Dardanelles afin d’accéder à l’océan Indien, c’est-à-dire à la Chine, à l’Inde et au reste de l’Asie.

Lors de son intervention à la conférence de l’Institut Schiller de novembre 2012 à Flörsheim en Allemagne, Ali Reza Sheikh Attar, l’ambassadeur de la République Islamique d’Iran en RFA avait déclaré :

Je dois dire qu’il existe un énorme projet en Iran et un groupe de travail s’en occupe actuellement. L’étude de faisabilité a même été réalisée, pour relier la mer Caspienne au golfe Persique. Vous savez, l’Iran, contrairement aux pays arabes, n’est pas un désert. Seulement un tiers, presque 35 % de l’Iran est un désert. Ces déserts se trouvent au centre et au sud-est de l’Iran qui, si un canal peut être construit de la mer Caspienne au golfe Persique, le flux de l’eau, l’humidité et toutes ces conséquences verdiront le désert. Et ce projet est confirmé par l’Iran, et maintenant, on en est aux détails d’ingénierie.

En 2012, l’ex-ministre iranien de l’Énergie Majid Namjoo avait estimé que le coût du projet iranien s’élevait à environ 7 milliards de dollars.

En février 2015, le président de la commission des Affaires étrangères et de la sécurité nationale du parlement iranien Alaeddin Boroujerdi a affirmé que Khatam-al Anbiya, une société d’ingénierie appartenant au corps des Gardiens de la révolution islamique, s’intéressait de près au projet qui serait achevé au cours des années 2020.

Le 26 mars 2016, l’agence Sputnik rapporte que maintenant que l’Iran relance son projet :

Tout le monde n’a pas accueilli l’idée à bras ouverts. L’Occident et la Turquie ont directement ou indirectement tenté de bloquer l’esquisse de voie navigable. En fait, les États-Unis ont imposé des sanctions contre les sociétés impliquées dans le projet.

Depuis Alexandre le Grand

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D’après les chroniques, Alexandre le Grand, déjà, aurait envisagé de construire deux canaux permettant de faire communiquer la partie occidentale de son empire (la Grèce et la Perse) avec l’Indus lointain : l’un du golfe de Suez au Nil, l’autre du golfe Persique à la mer Noire et la mer Caspienne… en passant par l’Euphrate et le Tigre (Irak actuel) ou par la Perse, c’est-à-dire l’Iran d’aujourd’hui.

En ce qui concerne Suez, les traces archéologiques du « canal des Pharaons » indiquent amplement que l’Égypte y travaillait depuis bien longtemps avant Alexandre. Plus proche de nous, au XVIIe siècle, un Marseillais avait suggéré à Sully de convaincre le Roi Henri IV de construire… le canal de Suez.

L’idée de l’autre canal, celle d’un canal navigable allant de la mer Caspienne au golfe Persique en passant par l’Iran, a survécu dans les esprits sous le nom d’Iranrud (fleuve iranien). Et la Russie, à la recherche d’un accès plus direct aux « mers chaudes » et sans passer par la Turquie et l’Égypte, s’y intéresse depuis longtemps.

Paradis du caviar, la mer Caspienne est une mer salée et fermée (endoréique) dont la surface dépasse celle de l’Allemagne.

Au début des années 1970, un groupe d’ingénieurs et de spécialistes de l’hydrologie de la région s’est penché sur le projet de liaison fluviale. Après une interruption des travaux lors de la guerre Iran-Irak en 1979, les études furent relancées et 130 experts ont travaillé sur le sujet. En 2005, la conclusion d’une étude de faisabilité a été présentée au Parlement iranien par l’Institut pour les études infrastructurelles. Toutes ces recherches ont démontré que les experts de la région disposent de la connaissance scientifique, de l’expérience et du savoir faire technologique pour réaliser un projet techniquement fiable et économiquement abordable.

Les tracés possibles

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Cette carte de l’Iran indique les deux trajets envisagés pour le canal : par l’ouest (950 km, ligne bleue clair) ou par l’est (1650 km, ligne bleue foncé).

Les experts retiennent deux tracés pour un tel canal :

  • Le trajet occidental, en gros suivant la distance la plus courte d’environ 950 km reliant la mer Caspienne au port de Khorramshahr dans golfe Persique. Si ce tracé est le plus court, il représente des difficultés énormes à surmonter sur le plan géologique car le relief monte à plus de 1800 mètres. C’est pour cela qu’il a été moins étudié que le tracé oriental.
  • Le tracé oriental, allant du port de Chabahar dans le golfe d’Oman à la province du Mazandéran au sud-est de la mer Caspienne, s’étend sur 1465 à 1600 km. Ce tracé a été proposé par l’ingénieur iranien H. Farzad en 1996. Bien que ce tracé soit plus long, il profite des plaines et permet d’apporter de l’eau à des régions frappées depuis des décennies par la sécheresse, sous condition de dessaler l’eau qu’on y envoie.

Pour plus de détails techniques :
l’article en anglais : Iran rud : The Great Canal of Persia

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L’étude de l’Institut Schiller, publiée en anglais, en chinois et en arabe, détaille les grands projets d’infrastructure qui s’inscrivent dans la politique de la Nouvelle route de la soie et ses extensions dans le monde. Commander le rapport.
Connaitre son adversaire

Jean Tirole, le trafic d’organes au secours du marché

Karel Vereycken, fondateur d’Agora Erasmus

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Jean Tirole est un homme peu médiatisé. Il est président de la Fondation Jean-Jacques Laffont-Toulouse School of economics (TSE), directeur scientifique de l’Institut d’économie industrielle (IDEI) à Toulouse et membre fondateur de l’Institute for Advanced Study in Toulouse (IAST). Le 13 octobre 2014, il a reçu le prix, d’environ un million d’euros, de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, surnommé « prix Nobel d’économie ».

Comme Jacques Cheminade l’a documenté, Jean Tirole est un « monument universitaire » qui repose sur le socle des Fondations et des Universités américaines qui ont promu dès le départ les thèses du comportementalisme économique dont l’influence néfaste sur l’administration Obama a été maintes fois dénoncée.

Idéologie abusivement élevée au rang de science, le comportementalisme n’est pas fondé sur l’économie réelle, productive, mais, à l’aide des théories des jeux et de l’information, sur l’étude statistique d’agrégats évalués en termes monétaires. C’est pour cela que Jean Tirole défend bec et ongles la titrisation et la bulle des dérivés, à l’origine du krach mondial de 2008 et d’aujourd’hui, qu’il propose simplement de mieux encadrer.

Professeur invité au prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT) Jean Tirole est depuis 2011, en France, membre de l’Académie des sciences morales et politiques.

C’est devant cette dernière, dans le cadre de la Fondation Ethique et Economie, qu’il a prononcé le 11 janvier 2016 un discours sur son thème de prédilection, « La Moralité et le marché », organisé en partenariat avec plusieurs groupes privés, dont le géant de l’assurance Allianz.

Positionné debout non loin de l’ancien PDG de la Banque BNP Paribas, Michel Pébereau, Jean Tirole a commencé par exprimer tout son dédain du peuple français :

Les croyances des citoyens en les mérites de la libre entreprise et de l’économie de marché varient à travers le monde. 61 % des habitants de la planète croyaient en 2005 que l’économie de marché était le meilleur système pour fonder leur avenir. 65% des Allemands partageaient cette croyance, 71 % des Américains, et 74 % des Chinois. Mais les disparités sont fortes : seulement 43 % des Russes, 42 % des Argentins et 36% des Français accordaient leur confiance au système libéral et au secteur marchand…

Sur ce sujet, les Français, visiblement moins bêtes que d’autres, estiment que le marché tout seul, aveuglé par la cupidité et une vision du court terme, engendre la plupart du temps injustice et inégalités, et qu’un Etat stratège et protecteur a comme mission de l’orienter dans la bonne direction et d’en corriger les défauts.

Tirole, se voulant ironique, constate que ceux qui veulent réguler les marchés évoquent, pour plaider leur cause, « certains produits et services qui ne sauraient être marchands, comme l’adoption d’enfants, la GPA, l’admission dans une université prestigieuse, les enfants, les organes humains, une véritable amitié, un prix Nobel… »

Lui, Jean Tirole, fort de sa « science » comportementaliste, part alors en guerre contre ce « mythe », car pour tous ces domaines évoqués, s’il faut certes trouver des solutions, pour lui, « les sortir du marché » n’est pas vraiment la solution idéale.

Les réticences morales

Bien sûr, affirme Jean Tirole, « nous avons tous des réticences à l’existence de certains marchés : dons d’organes, mères porteuses, paiement pour éviter la conscription, prostitution… Tous ces marchés sont problématiques. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que nous avons des principes moraux. » Bigre !

Tirole donne alors en référence les travaux du professeur Gary Becker [1], qui aurait démontré que :

L’interdiction de vendre son rein limitait les donations, condamnant ainsi chaque année des milliers de personnes aux États-Unis à mourir faute de donneurs. Pour lui [Becker], les détracteurs du marché des organes ne doivent donc pas se draper dans leur vertu, leur idéal de moralité, qui s’avère aussi coupable de la mort des malades en demande d’organes.

« On ne peut se targuer de moralité, conclut Tirole, quand on est contre le commerce des organes, et la question s’avère plus complexe qu’il n’y parait au premier regard ». (sic)

Il ne s’agit pas là d’une simple provocation intellectuelle, mais du fondement même de la pensée comportementaliste pour qui le jugement du marché doit prévaloir sur les préjugés moraux. Tous nos tabous sur la vie et la mort doivent tomber, car ils sont, dixit Tirole, parfois responsables pour l’augmentation du nombre de décès :

Nos réticences à faire des calculs entre le nombre de personnes à sauver et les moyens mis en œuvre coûtent des vies à des millions de personnes chaque année. N’est-il pas absurde, par exemple, de dépenser des millions d’euros dans un service chirurgical pour sauver une vie lorsqu’on pourrait consacrer la même somme dans un autre service pour sauver davantage de vies ? La possibilité de faire ces calculs choque ; mais il est tout aussi choquant de refuser par principe de les faire, car le prix à payer pour ce refus est important en nombres de vies perdues.

Malthus, revoilà

C’est là où enfin, le loup est sorti du bois. Tirole, comme ses maîtres, opère dans un monde malthusien. Dépourvu de créativité, on y gère un univers en voie d’épuisement dont la mort certaine n’est qu’une question de temps. A l’intérieur de ce système, fatalement, ce qu’on fait pour l’un ne peut que se faire au détriment de l’autre.

Attaquer le marché est trop facile, avance Jean Tirole. Bien qu’il pense que la morale et l’indignation qu’elle provoque sont des mauvais conseillers, Tirole n’hésite pas à nous faire la morale, toujours en s’érigeant en champion agile de sophistique exploitant des exemples absurdes :

L’interdiction de la commercialisation de produits et services explicite peut coexister avec une commercialisation implicite. Ainsi, une personne qui serait scandalisée par l’idée même de la prostitution ou de relations tarifées, peut néanmoins rester avec son conjoint, sans amour, par désir de sécurité financière ou par simple peur de la solitude. Parfois, le marché est donc notre bouc-émissaire : il endosse les critiques que nous pourrions adresser à l’humanité-même car il révèle ou met en évidence ce qui peut déplaire dans la nature même de l’humain. Le marché, en tant que miroir de l’humanité, sert alors à nous cacher notre propre hypocrisie et à révéler certains penchants voire certaines parties de notre âme que nous aurions aimées cacher aux autres et à nous-mêmes.

Inégalité inégale

Hasardeux également, selon Tirole, tout jugement sur l’inégalité. Car si elle peut se mesurer d’un point de vue financier, elle a beaucoup d’autres dimensions que l’argent : l’accès à la santé, le respect, l’intégration dans la société… et surtout : la demande de dignité.

La très grande majorité des êtres humains veulent se sentir utiles à la société. Par exemple, les handicapés demandent plus que de l’argent, ils veulent du travail. L’habitude de nos contemporains de railler les petits boulots précaires ne tient évidemment pas compte de ce besoin, ni des bouleversements extraordinairement violents qui surgissent avec la numérisation de l’économie, à laquelle nous ne sommes pas préparés. Les réflexions éthiques, si elles doivent guider intelligemment nos politiques publiques, ne doivent en aucun cas nous priver des examens de fond qui seuls nous permettront de relever les défis de l’avenir, qui ne se mesure pas qu’en argent mais surtout en demande de dignité.

C’est bien ce raisonnement pervers qu’on retrouve à la base de l’avant-projet de la réforme du Droit du travail qu’annonce le gouvernement de Manuel Valls avec la loi El Khomri. Notons que le député PS Bruno Leroux et l’ancien ministre de l’Intérieur Daniel Vaillant travaillent sur une proposition de loi en faveur de la légalisation de la drogue. Et les organes, ça sera pour quand ?
Conférence de Jean Tirole (Fondation Éthique et… par acadsmp


[1Gary Becker a obtenu le prix Nobel en 1992 « pour avoir étendu le domaine de l’analyse microéconomique à un grand nombre de comportements humains et à leur interaction, y compris à des comportements non marchands ». Pour lui, les comportements des individus s’expliquent toujours par un calcul. Ainsi l’amour des parents pour leurs enfants s’explique parce que ces derniers représentent une sorte d’assurance vieillesse pour leurs vieux jours. Et si l’amour ne suffit pas, reste la culpabilisation. C’est pourquoi la sécurité sociale menace la famille en supprimant cette raison d’aimer ses enfants ou, en tout cas, d’agir de façon altruiste à leur égard ! Son approche constitue un joli paradoxe, débouchant à la fois sur une formidable ouverture et un redoutable enfermement. Elle marque l’apogée de « l’impérialisme économique » – un terme que revendiquait ce professeur de Chicago.

Connaitre son adversaire

Uber, une machine de guerre contre le droit du travail

Karel Vereycken, fondateur Agora Erasmus

UBERISATION. Verbe conçu d’après le nom de la société Uber. Selon l’Obervatoire de l’uberisation, qui propose de l’accompagner, il s’agit d’un « changement rapide des rapports de force grâce au numérique. (…) Au carrefour de l’économie du partage, de l’innovation numérique, de la recherche de compétitivité et de la volonté d’indépendance des Français, ce phénomène est une lame de fond qui va petit à petit impacter tous les secteurs de l’économie traditionnelle des services. »

Aujourd’hui Uber bouscule le monde des taxis et de VTC. De son coté, Amazone investit l’édition en proposant aux auteurs de publier leur œuvre de façon électronique, et en intégrant les moyens logistiques. WeClaim propose des services juridiques en ligne via des algorithmes de génération documentaire, des outils sémantiques et du big data. Les plateformes de crowdfunding et de peer to peer lending permettent de se financer ou d’emprunter à des taux plus faibles et plus souplement. AirBNB supprime les intermédiaires et propose sur sa plateforme Web mondiale 1,5 millions de lits chez le particulier, accessibles simplement et rapidement et Vizeat modernise la gastronomie en permettant à des hôtes d’offrir facilement, moyennant finances, leurs services culinaires en proposant de venir déjeuner ou dîner chez eux…

Comme le montre cet extrait, la révolution numérique est en marche. Grâce à elle, des professionnels jusqu’ici incontournables, se font court-circuiter par des start-ups qui, grâce à une précarisation de la main d’œuvre et quelques gadgets électroniques, arrivent à offrir des services souvent de moindre qualité mais à des prix tellement plus alléchants. Que faut-il en penser ?

La logique UberPop

Le 11 février s’est ouvert à Paris le procès contre les patrons de la société Uber France pour son application UberPop de mise en contact d’utilisateurs avec des conducteurs. Sous les apparences de covoiturage, elle permettait l’exercice illégal de la profession de taxi.

Déclarée illégale, Uberpop a été suspendue en juillet 2015. Selon l’entreprise, « UberPOP a été une source de revenus importante pour plus de 10000 conducteurs ». Uber a évoqué la possibilité d’en reconvertir certains en chauffeurs VTC. Cela nécessite une formation de 250 heures, une licence délivrée par les autorités et une voiture répondant à des normes strictes d’âge et de taille.

En attendant, Uber, au niveau mondial, continue à sévir dans 377 villes sur six continents. Et d’autres sociétés du même type champignonnent.

Uberpop incarnait à merveille la quintessence de la logique Uber qui n’a pas de salariés, mais paye ses travailleurs à la tâche. Et qui dit zéro salaire, dit zéro cotisation sociale. D’où (à certains moments) des prix hors de toute concurrence ! En pratique, les tarifs sont déterminés par un algorithme qui varie en fonction de la demande de transport ! A Sydney, lors d’une prise d’otages, Uber n’a pas hésité à multiplier ses tarifs par quatre en moyenne pour les personnes désirant fuir la zone… Et lors du réveillon de la Saint-Sylvestre, les tarifs pour traverser Paris, ont été déplafonnés pour atteindre les 200 euros…

Uber, qui emploie 70 personnes en France ne fait que du relationnel et fournit des logiciels. Pourtant, elle prend une marge de 20 % sur la valeur produite tout en exploitant des milliers de personnes non salariés précarisées (maintenant avec le statut « d’indépendant »), bien contents de grappiller quelques euros pour boucler leurs fins de mois. Plusieurs milliers de Français ont conduit, sans la moindre formation et avec leur propre véhicule, le weekend et la moitié du temps, la nuit.

La société Uber a été fondée à San Francisco en 2009 par Garrett Camp, Travis Kalanuck et Oscar Salazar sous le nom de UberCab (« SuperTaxi »). Rapidement, elle a eu le soutien de financiers de Wall Street, de Goldman Sachs et de Google, à ce jour le plus grand actionnaire et qui siège au Conseil d’administration.

Machine de guerre

La première chose à souligner c’est qu’Uber n’est pas une simple entreprise, mais une forme radicale de guerre politique et idéologique au profit de ce qu’on a le droit de qualifier d’oligopole bancaire anglo-hollandais. Au lieu d’acheter des hommes politiques, cet oligopole se sert des jeunes entrepreneurs pour imposer des changements politiques.

Comme nous allons le voir, Uber est anglo-hollandaise dans la mesure où les Pays-Bas et les paradis fiscaux britanniques lui sont essentiels.

  • D’abord, l’application d’Uber fait en sorte que lorsqu’on règle une course, disons de 20 euros, cet argent arrive directement sur les comptes d’Uber BV, la maison mère installée au Pays-Bas, permettant à « Uber France SAS » de ne payer aucun impôt sur ces bénéfices ;
  • De cette somme, la société hollandaise reverse directement 16 euros au chauffeur en France ;
  • Sur les 4 euros restants, la même société verse 2 euros (10 %) à Uber France pour des services relationnels « avec les partenaires [les chauffeurs...], de la promotion de la marque, et du support marketing ».
  • Enfin, sur les 2 euros restants, la société hollandaise Uber BV verse 1,96 euros à Uber International CV, une holding basée aux Bermudes, paradis fiscal sous juridiction britannique. Dans les faits, Uber International CV, immatriculée à la fois aux Pays-Bas et aux Bermudes, n’est qu’une simple boîte aux lettres n’employant aucun salarié. Rappelons que l’impôt sur les bénéfices est nul aux Bermudes, et de 25 % aux Pays-Bas. Toujours trop élevé au goût d’Uber ! Pour y échapper, Uber BV paye, pour avoir le droit d’utiliser les brevets d’Uber, une gigantesque redevance qui lui permet de réduire à néant ses bénéfices. Du coup, grâce à une niche fiscale, l’impôt d’Uber BV ne dépasse pas 0,25 % du chiffre d’affaires. Bien joué !
  • Pour conclure, Uber International CV, réglera à son tour 0,028 centimes de royalties à son associé en nom Leben LCC, enregistré au Delaware (USA), un autre paradis fiscal, mais dont le propriétaire final est Uber Technologies Inc. basé à San Francisco…

L’actionnariat des filiales d’Uber :

Uber France SAS
Siège : Paris
Actionnariat : Uber International Holdings BV (100%)

Uber International Holdings BV
Siège : Amsterdam
Actionnariat : Uber International BV (100%)

Uber BV
Siège : Amsterdam
Actionnariat : Uber International BV (100%)

Uber International BV
Siège : Amsterdam
Actionnariat : Uber International CV (100%)

Uber International CV
Siège : Hamilton, Bermudes
Associé en nom : Neben LLC (Delaware)
Propriétaire ultime : Uber Technologies Inc (Californie)

Source : comptes des sociétés, disponibles sur le site de BFM-TV

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Pays où Uber a des problèmes juridiques. En rouge, les pays où elle a été interdit.

Désobéissance civile

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Barack Obama avec son conseiller David Plouffe, actuellement conseiller d’UBER.

Uber se fiche éperdument des lois, des amendes, des procès, des travailleurs et des États. Ça fait plutôt rire. Travis Kalanick, le PDG américain d’Uber, estime que « la désobéissance civile est nécessaire pour défendre les bonnes causes ». Sa mission ? Imposer dans le monde entier son modèle féodal d’emploi sans droit et du « tous indépendants », c’est-à-dire la fin du droit du travail et des Etats-nations modernes. Ses appuis sont multiples et mondiaux.

Et parmi ses conseillers, on peut compter David Plouffe, l’ancien directeur de campagne de Barack Obama, et en France, Emmanuel Macron, l’ancien protégé de Jacques Attali. Initié aux secrets des dieux du temple financier, pour ce dernier :

C’est à la façon dont un pays gère le problème de ses taxis que l’on peut mesurer sa capacité à réformer en profondeur.

Enfin, soulignons qu’Uber, qui ne produit aucune richesse réelle, n’est qu’une vaste bulle financière et qu’elle éclatera sans doute d’ici peu. Car, s’il y a cinq ans, il s’agissait d’une simple application de téléphonie mobile imaginée par deux Californiens lors d’une nuit de beuverie parisienne, aujourd’hui Uber, avec seulement quelques centaines d’employés, est supposé « peser » 40 milliards d’euros, c’est-à-dire autant que le groupe EADS-Airbus !

Êtes-vous prêt à vous faire uberiser ? S’il s’agit pour l’instant des chauffeurs de taxis, demain ce sera le tour aux professeurs, aux pompiers, aux médecins, aux avocats, aux restaurateurs et aux infirmières.

Uber, évidemment n’est que la caricature d’un monde qui s’imposera à nous lorsque nous laissons les nouvelles technologies, dans ce cas-ci le numérique, aux mains de requins de Wall Street et la City. Je crois savoir qu’un certain Jacques Cheminade vous avait mis en garde, non ?

Connaitre son adversaire

De la note de JP Morgan à Manuel Valls : la bête immonde relève la tête !

Karel Vereycken

Fondateur Agora Erasmus

Déjà, prise de façon isolée, c’est-à-dire hors de son contexte, chaque question que nous soulevons ici est peu banale et franchement révoltante. Cependant, vu comme des marqueurs d’une dynamique d’ensemble, il y a de quoi s’inquiéter et surtout de se mobiliser.

1. Haro sur le droit du travail !

Il faut en finir avec le droit du Travail. Le 9 février, dans l’émission de Canal+ « Le prix à payer », le patron de la City de Londres a rappelé que les gouvernements ne sont autorisés à agir que « dans les limites » imparties par la City !

Une citation à replacer dans le cadre défini par la note, publiée le 28 mai 2013 à Londres par le service économique de la banque anglo-américaine JP Morgan, et intitulée « Les ajustements de la zone euro : presque à la moitié du chemin ». Les prévisionnistes de JP Morgan, une des 28 banques systémiques au cœur de l’oligopole bancaire, y affirmaient sans sourciller que le plus grand obstacle à la relance en Europe sont les constitutions adoptées après la chute des régimes fascistes dans divers pays européens dans l’après-guerre.

L’histoire de la gestion de la crise dans la zone euro revêt deux dimensions : la première, la conception de nouvelles institutions [union bancaire, bail-in, etc.] pour la prochaine phase d’équilibre (EMU-2) ; et la seconde, faire face aux problèmes d’héritage national, dont certains existaient déjà lors de la mise en œuvre de l’Union monétaire européenne (EMU)

(…) Au fil du temps, il s’est avéré qu’il y a également des problèmes d’héritage nationaux de nature politique. Les constitutions et solutions politiques dans la périphérie sud [de l’Europe] mises en places dans la foulée de la chute du fascisme, contiennent des caractéristiques qui apparaissent incompatibles avec une intégration plus poussée dans la région [la zone euro]

(…) Les constitutions tendent à montrer une forte influence socialiste, reflétant la force politique des partis de gauche après la défaite du fascisme. Les systèmes politiques dans la périphérie affichent les caractéristiques suivantes : des exécutifs faibles ; des gouvernements centraux faibles par rapport aux régions ; une protection constitutionnelle des droits des travailleurs ; un consensus dans la construction de systèmes politiques promouvant le clientélisme politique ; et le droit de protester si des changements malvenus sont apportés au statu quo politique….

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Nouvelle Solidarité N°2/2016 – S’abonner.

En clair, ce que prône JP Morgan, et ce n’est pas la première fois, c’est une énorme régression des droits fondamentaux et des libertés, une véritable forme moderne de fascisme financier, mais chut, il vaut mieux ne pas en parler.

Or, ces exigences ne sont pas restées lettre morte. Car, la Commission européenne, l’OCDE et le FMI n’ont cessé de recommander à la France d’assouplir au plus vite sa législation du travail.

En juillet 2015, le FMI et l’OCDE avaient même clairement fait savoir que les lois Macron et Rebsamen étaient totalement insuffisantes.

Ce qu’il fallait, pour que la France soit compétitive, disaient-ils, c’était une « réforme de grande ampleur du marché du travail ». Notamment en donnant plus de flexibilité aux accords d’entreprise, en réformant le salaire minimum et les allocations chômage.

L’enjeu ? En finir avec le droit du travail de Lille à Marseille, car chaque entreprise pourra bâtir son propre droit du travail par un « accord collectif » entre employés et dirigeants de l’entreprise. Avec la loi El Khomri, en fait écrite par d’autres et imposée par Valls, les souhaits de JP Morgan deviendront réalité ! Mais, il y a plus !

2. Haro sur l’inspection du travail !

C’est sous ce titre, que Julien Boeldieu, inspecteur de travail et Martine Corneloup, inspectrice du travail, secrétaires nationaux du syndicat national travail, emploi, formation professionnelle, SNTEFP-CGT, ont lancé le 15 février un cri d’alarme :

Le rapport annuel 2016 de la Cour des comptes a permis une nouvelle offensive contre l’inspection du travail : selon la presse de droite, elle serait pléthorique, mal contrôlée, il faudrait même la « désarmer ».

Qu’importe si la Cour des comptes sort de son rôle d’évaluateur en promouvant la poursuite du démantèlement des services publics.

Qu’importe aussi la rigueur intellectuelle sur la réalité des effectifs. Selon les chiffres même du ministère du Travail, il y avait, en 2013, 2101 agents de contrôle pour 18 millions de salariés du secteur privé, contre 2211 en 2012 et 2246 en 2010. La tendance est bien à la baisse, du fait de l’austérité prônée par la Cour des comptes et d’une réorganisation qui a retiré 10 % des agents du terrain pour en faire des managers.

Qu’importe enfin que l’inspection du travail soit l’un des corps de contrôle qui offre le plus aux délinquants la possibilité de se mettre en règle sans frais : seulement 6300 procédures pénales ont été engagées en 2013 pour plus de 180000 infractions au droit du travail. S’il s’agissait d’entorses aux lois sur les stupéfiants, le laxisme de l’État serait dénoncé ! Car ce qui compte pour la presse patronale, c’est d’obtenir la mise à mort d’un service public que les salariés peuvent encore mobiliser pour défendre leurs conditions de travail, leur santé, leur emploi. Les pouvoirs « exorbitants » fustigés par le patronat sont à mettre en relation avec l’importance de ces enjeux.

Pourquoi les agents de contrôle peuvent-ils arrêter sur-le-champ les travaux sur un chantier du bâtiment ? Parce que chaque année 145 salariés de ce secteur meurent à la suite d’un accident du travail, plus d’un quart des décès accidentels. En faut-il plus ??

Pourquoi le licenciement d’un représentant du personnel est-il soumis à l’autorisation préalable de l’inspection du travail ? Parce que lorsqu’ils ont à juger de la légalité d’un licenciement, les tribunaux donnent trois fois sur quatre raison au salarié. Faut-il que les représentants choisis par les salariés puissent être mis à la porte du jour au lendemain ??

Le patronat trouve une alliée en la ministre du Travail elle-même. Plutôt que de rétablir la réalité, Myriam El Khomri, qui n’a pas eu un mot pour défendre notre collègue Laura Pfeiffer, victime de pressions de la part de l’entreprise Tefal, relaie le poncif patronal selon lequel le Code du travail serait « obèse » et poursuit, avec son projet de loi, l’entreprise de démolition d’un droit du travail protecteur.

Ce faisant, la ministre fragilise l’action des agents de l’inspection du travail et les expose aux obstacles, outrages et agressions au lieu de les en préserver. Mais surtout, elle accrédite l’idée que l’État n’est pas légitime pour réglementer les relations de travail.

Car derrière ce haro sur l’inspection du travail, c’est en réalité une offensive contre le fondement même du Code du travail qui est menée, contre l’idée que l’exploitation des salariés soit limitée par d’autres règles que celle qu’impose la logique du profit.

Pour notre part, nous pensons résolument qu’à l’époque où le scandale des enrobés bitumineux succède à celui de l’amiante, où le burn-out se généralise, il faut encore davantage de Code du travail et d’inspection du travail !

3. Haro sur la liberté syndicale !

Bien que l’entreprise Goodyear Amiens-Nord ainsi que les deux cadres concernés aient renoncé à leur plainte, le verdict vient de tomber : les anciens salariés et syndicalistes ayant enfermé (sans violence) leurs supérieurs durant 30 heures écoperont de deux ans de prison dont neuf mois fermes.

Devant les juges, les prévenus reconnaissaient pourtant avoir agi sur « un coup de colère » face à une direction qui s’apprêtait à fermer la boîte trois jours après, laissant plus de 1000 salariés sur le carreau. Ils ont annoncé leur intention de faire appel.

Il s’agissait surtout de montrer que le gouvernement « est pro-business » et que la France est un endroit sûr pour les investisseurs étrangers. C’est d’ailleurs le même acharnement qu’on retrouve pour détricoter le droit du travail.

Les prévenus ont donc bien raison lorsqu’ils affirment qu’il s’agit d’une décision « purement politique » ! Pour l’un d’entre eux, Hassan Boukri, « le gouvernement a voulu faire de nous un exemple. Et dire aux gens : ‘Faites attention si vous vous battez pour votre boulot, regardez ce qui peut vous attendre’ ! »

4. Haro sur la liberté d’expression !

Le 25 février, le quotidien l’Humanité rapporte qu’un syndicaliste a été poursuivi « pour avoir distribué des tracts ».

Nouveau coup contre l’expression des opinions dissidentes dans le pays. Le 9 février, la Cour de cassation a rendu un arrêt qui donne un sérieux tour de vis à l’action syndicale et jugeant qu’une simple distribution de tracts devient illégale si celle-ci n’est pas au préalable déclarée en préfecture. Alors qu’il avait été relaxé par le tribunal correctionnel de Villefranche-sur-Saône puis par la cour d’appel de Lyon, Pierre Coquan, ancien secrétaire général de l’union départementale CGT du Rhône, s’est vu renvoyer devant la cour d’appel de Grenoble par la Cour de cassation pour avoir simplement organisé à un péage une distribution de tracts contre la réforme des retraites en 2010.

En assimilant cette action à une manifestation, soumise à déclaration préalable en préfecture, la Cour de cassation en profite pour encadrer un spectre très vaste d’actions militantes. « Constitue une manifestation (…) tout rassemblement statique ou mobile, sur la voie publique d’un groupe organisé de personnes aux fins d’exprimer collectivement et publiquement une opinion ou une volonté commune », pose l’arrêt.

« Il n’existait pas jusqu’à maintenant de définition précise de ce qui constituait une manifestation, mais on voit que c’est à l’occasion de poursuites contre un militant syndical que la Cour juge nécessaire de donner une définition attrape-tout. C’est une décision liberticide qui pousse à rendre clandestine l’action syndicale la plus banale », dénonce Maître François Dumoulin, l’avocat du syndicaliste. « C’est une atteinte très grave à la liberté d’expression collective », dénonce Pierre Coquan.

Outre l’impact très lourd que pourrait avoir cette décision de justice sur les pratiques quotidiennes des militants politiques et syndicaux, cette affaire révèle une fois de plus l’acharnement du ministère public à l’encontre des syndicalistes, pour Maître Dumoulin : « C’est une affaire sans victime et sans partie civile, c’est le parquet qui a poursuivi tout du long. »

Pour conclure, je vous laisse méditer la fameuse citation du pasteur antinazi Martin Neumöller :

Quand ils sont venus chercher les Socialistes, je n’ai rien dit…
Parce que je n’étais pas Socialiste…
Alors ils sont venus chercher les syndicalistes, et je n’ai rien dit…
Parce que je n’étais pas syndicaliste…
Puis ils sont venus chercher les Juifs, et je n’ai rien dit…
Parce que je n’étais pas Juif…
Enfin ils sont venus me chercher, et il ne restait plus personne pour me défendre…